Aboutissement de la résidence artistique de Juliette Baigné sur le territoire de Neste Barousse et aux Grottes préhistoriques de Gargas, « Ichnée » nous renvoie au processus d’empreinte comme « image dialectique » disant à la fois le contact et la perte, et tout aussi bien « le contact de la perte que la perte du contact », comme l’énonce Georges Didi-Huberman dans La Ressemblance par contact (Les éditions de minuit, 2008).
Le titre de ce projet, « Ichnée », fait écho à l’ichnologie – du grec ikhnos « empreinte » – une discipline qui étudie les traces et les signes d’activité laissés par les êtres vivants dans les sédiments et les roches.
Forme hybride à la croisée de la performance, et de l’installation d’images en mouvement, Ichnée évoque un territoire marqué par ses cultures matérielles et immatérielles, ses savoir-faire, ses traditions, occupant pour l’occasion la scène de la Maison du Savoir à Saint-Laurent de Neste (65). Loin de la simple copie, l’empreinte prouve qu’un contact réel a eu lieu, sorte de court-circuit d’un temps linéaire, ainsi que l’énonce le théoricien. Aby Warburg qualifiera l’empreinte de Nachleben, forme de survivance, encore vivace, du passé.
Car l’empreinte est partout dans le travail de Juliette : empreintes extérieures de l’architecture des Grottes faites de papier végétal, empreintes fugitives des animaux passant dans les environs de Gargas, mais également empreintes sonores des hommes et des femmes habitant le territoire.
Selon une trame narrative choisie, la performance se déroule en plusieurs temps. La plasticité des peaux de la grotte, objet d’un jeu de clair-obscur tout au long de la performance, frappe le regard. A gauche de la scène, des esquisses d’animaux sont aimantées aux rideaux noirs. Lorsque la bande sonore débute, l’ombre de trois hommes élancés apparaissent en creux, sur du papier craft tendu du sol au plafond, par l’action d’un pinceau d’huile contre-éclairé.
Juliette commence alors une déambulation, bougie à la main, dans un espace fragmenté, morcelé, des Grottes de Gargas. Ainsi, « Des torsions du corps sont généralement nécessaires. On passe, accroupie avec son bloc, sur un minuscule relief de la grotte, ou bien on se couche sur le dos d’une anfractuosité de la caverne, dans laquelle on peut à peine bouger », écrit Elisabeth Krebs, dessinatrice et exploratrice, dans son journal de bord rédigé entre 1934 et 1935, lors de sa participation aux expéditions scientifiques menées par l’anthropologue Leo Frobenius dans le désert de Libye et le Sahara. Comme Krebs, Juliette vit ce même engagement du corps à travers le processus de prise d’empreinte. Elle s’infiltre entre les replis des parois, afin de saisir, tour à tour accroupie ou sur une échelle, les aspérités des roches visibles et vécues par les populations préhistoriques durant des milliers d’années. Les photographies de ces prises d’empreintes, comme un avant-performatif, auraient eu d’ailleurs toute leur place sur scène, aux côtés des esquisses d’animaux, visibles par les spectateurs invités à cheminer entre les peaux lors du dernier temps de la performance.
Des « voix-matière » se font alors entendre. Les voix de médiateurs du patrimoine, d’artisans d’art, de chasseurs ou encore éleveurs, prennent alors leur propre relief. Au-delà des mues de la grotte flottant dans l’espace, les différentes voix esquissent la possibilité d’autres mondes. La scène change d’ambiance puis, après un bref moment dansé par l’artiste, nous sommes plongés dans la pénombre – et les croquis d’animaux que nous avons entre-aperçu sur scène, sont alors projetées sur les empreintes suspendues, passant ainsi d’objets à écrans, accompagnés des voix du territoire.
Ce parti pris interroge sur la manière de se représenter, d’interpréterartistiquement et plastiquementun espace culturel et géographique. En effet, comment parler, de façon juste et visuelle, d’un lieu marqué par des traditions rurales et des coutumes puissantes ? C’est là que réside la force de l’œuvre de Juliette Baigné, qui déplace sa démarche de chorégraphe et de calligraphe du mouvement en un lieu de l’art nouveau qu’est l’espace scénique.
A la manière de la série d’œuvres La Peau du Monde (2021) qui donnent à voir, par inversion du plein et du vide grâce au gaufrage d’essences végétales, « ce qui constitue toutes les subtilités et la singularité d’une essence végétale » selon les mots de l’artiste, Ichnée saisit l’essence de ce que sont les grottes de Gargas et plus largement, le territoire exploré : une spatialité naturelle, accueillant l’Histoire, des histoires et des images.
Frôlant la performance-documentaire, l’anthropologie du territoire par le prisme du documentaire sonore, elle se place dans la lignée des artistes du XXème siècle explorant l’empreinte comme technique et concept esthétique : Man Ray et ses empreintes de poussière, Giuseppe Penone et ses moulages liés au contact et au souffle, Claudio Parmiggiani et ses empreintes d’ombre, et d’absence… Pendant quelques instants, le public est amené à vivre l’anachronisme de racine warburgienne, à penser nos rapports aux temps, entre images des temps passés, et cultures présentes.
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