Introducing : Chen Ling

Remonter le fil de la réflexion

Le fil d’Ariane est peut être le mythe qui correspond le mieux à la démarche artistique de Chen Ling. Séduite par Thésée, Ariane aide ce dernier à s’échapper du labyrinthe. C’est en effet le secours qu’elle lui apporte qui permet au héros de l’Attique d’obtenir la victoire sur le Minotaure : contre la promesse de l’épouser, elle lui fournit un fil qu’il dévide derrière lui afin de retrouver son chemin.

A l’image de ces deux personnages, Chen Ling nous transpose dans un entrelacs de réflexions autour de sujets divers qui, finalement, finissent par se rejoindre en formant un tout cohérent. Il suffit de « tirer les fils », comme elle le fait si bien lorsqu’elle tricote durant ses performances.

Aborder son travail sous le prisme du mythe n’est pas un hasard : tricoter est pour elle à la fois symbole, signe, et matière physique. Cette action incarne son langage, et achever une pièce est pour elle un moyen d’achever un questionnement. Du fil toujours blanc, des travaux souvent en série selon un processus obsessionnel d’accumulation, ne pas compter le nombre d’heures de travail… Sont autant de règles strictes auxquelles elle se conforme avec rigueur.

Si ses œuvres ont à trait à certains grands thèmes comme la religion ou encore la politique, ce n’est que de manière subtile, implicite, qu’ils sont évoqués. Tricoter renvoie immanquablement au travail de la femme. Il est aussi matière opaque, synonyme de régénérescence. Tricoter, c’est aussi du temps, « tisser du temps », l’arrêter, le contrôler, le matérialiser. Le paradoxe réside en ce que Chen Ling « décortique » notre rapport au temps par le biais de l’artisanat d’art. Certes, la société nous dit qu’il est « urgent de ralentir », que le numérique est « la révolution du temps ». Mais l’artiste nous dit autre chose : nous « faisons » notre temps. Et en avoir conscience rend libre.

Tricoter est donc pour elle, au sens propre comme au figuré, un véritable « refuge », dans lequel la méditation prend une part importante. Ses œuvres, bien qu’introspectives, n’en sont pas moins des objets de partage : elle nous convie d’ailleurs à prendre un thé dans son « espace tricoté ». Lors de ses performances, le spectateur à également le pouvoir d’agir sur ses œuvres, comme le démontre les écrits qu’elle nous propose de révéler en déversant un produit chimique sur des feuilles recouvertes de petits signes noirs.

Cependant, quelque chose nous échappe : nous avons à peine le temps de lire, que l’encre s’efface, se transformant en œuvre abstraite qu’elle accroche sans tarder au mur. Seuls quelques mots nous restent en tête.

Sa démarche convoque la notion d’écrit manuscrit : encore une fois, c’est bien notre mémoire des mots qu’elle interroge, mais également, la mémoire de chaque culture. D’origine chinoise, elle est arrivée il y’a quelques années en France et a, depuis ses premières années d’études à l’Ecole Supérieure des Beaux Arts de Nantes, pris le parti de travailler sur cette impossible compréhension, sur cette difficulté à s’exprimer dans un pays qui n’est pas le sien, ne possède pas les mêmes codes et qui parfois, refuse de la comprendre.

Nous sommes prévenu. L’artiste ne nous « donne » pas tout. A l’image d’une pelote de laine serrée, il faut dérouler le fil pour voir le cœur, observer pour saisir le sens.

Pour voir le portfolio de l’artiste cliquez ici : Chen_Portfolio

Crédits photo: LING CHEN